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 Textes autour des Animaux

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Apo
Kipik
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MessageSujet: Textes autour des Animaux   20/4/2010, 23:52

Corbeau



Corbeau, corbeau
Oh le joli volatile
Quel bel oiseau, le corbeau
Le ciel est gris et la pluie
Tombe sur le plateau corbeau
Au milieu de la forêt
Le cerf et la biche
Connaissent bien notre héros le corbeau
Quand le soir se niche
Au milieu des friches
Il est là sur sa croix
Corbeau corbeau
Oh le joli volatile
Quel bel oiseau, le corbeau
Le ciel est gris et la pluie
Tombe sur le plateau corbeau
La vieille de la forêt
Lui donne à manger
Quand l’hiver est rude et quand la neige apparaît
On le voit posé
Sur sa cheminée
Il est là c’est le roi
Corbeau corbeau
Oh le joli volatile
Quel bel oiseau, le corbeau
Le ciel est gris et la pluie
Tombe sur le plateau
Corbeau
Les enfants de la forêt
Le voient s’envoler
En allant à l’école,
Ils ouvriront leurs cahiers
Et par la fenêtre
Ils diront peut-être
Il est là, notre Roi
Eeh oh, Eeh oh, Eeh oh, Eeh oh
Corbeau corbeau
Oh le joli volatile
Quel bel oiseau, le corbeau
Le ciel est gris et la nuit
Tombe sur le plateau
Corbeau

Sylvain Richardot



_________________
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Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent


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MessageSujet: Re: Textes autour des Animaux   5/5/2010, 14:46

Le Corbeau






Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, – murmurai-je, – qui frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela et rien de plus. »

Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore, – et qu’ici on ne nommera jamais plus.

Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs fantastiques, inconnues pour moi jusqu’à ce jour ; si bien qu’enfin pour apaiser le battement de mon cœur, je me dressai, répétant : « C’est quelque visiteur attardé sollicitant l’entrée à la porte de ma chambre ; – c’est cela même, et rien de plus. »

Mon âme en ce moment se sentit plus forte. N’hésitant donc pas plus longtemps : « Monsieur, dis-je, ou madame, en vérité, j’implore votre pardon ; mais le fait est que je sommeillais et vous êtes venu frapper si doucement, si faiblement vous êtes venu frapper à la porte de ma chambre, qu’à peine étais-je certain de vous avoir entendu. » Et alors j’ouvris la porte toute grande ; – les ténèbres, et rien de plus.





Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps plein d’étonnement, de crainte, de doute, rêvant des rêves qu’aucun mortel n’a jamais osé rêver ; mais le silence ne fut pas troublé, et l’immobilité ne donna aucun signe, et le seul mot proféré fut un nom chuchoté : « Lénore ! » – C’était moi qui le chuchotais, et un écho à son tour murmura ce mot : « Lénore ! » Purement cela, et rien de plus.

Rentrant dans ma chambre, et sentant en moi toute mon âme incendiée, j’entendis bientôt un coup un peu plus fort que le premier. « Sûrement, – dis-je, – sûrement, il y a quelque chose aux jalousies de ma fenêtre ; voyons donc ce que c’est, et explorons ce mystère. Laissons mon cœur se calmer un instant, et explorons ce mystère ; – c’est le vent, et rien de plus. »

Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux battement d’ailes, entra un majestueux corbeau digne des anciens jours. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta pas, il n’hésita pas une minute ; mais avec la mine d’un lord ou d’une lady, il se percha au-dessus de la porte de ma chambre ; il se percha sur un buste de Pallas juste au-dessus de la porte de ma chambre ; – il se percha, s’installa, et rien de plus.

Alors, cet oiseau d’ébène, par la gravité de son maintien et la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste imagination à sourire : « Bien que ta tête, – lui dis-je, – soit sans huppe et sans cimier, tu n’es certes pas un poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur parti des rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom seigneurial aux rivages de la nuit plutonienne ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

Je fus émerveillé que ce disgracieux volatile entendît si facilement la parole, bien que sa réponse n’eût pas un bien grand sens et ne me fût pas d’un grand secours ; car nous devons convenir que jamais il ne fut donné à un homme vivant de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa chambre, un oiseau ou une bête sur un buste sculpté au-dessus de la porte de sa chambre, se nommant d’un nom tel que – Jamais plus !

Mais le corbeau, perché solitairement sur le buste placide, ne proféra que ce mot unique, comme si dans ce mot unique il répandait toute son âme. Il ne prononça rien de plus ; il ne remua pas une plume, – jusqu’à ce que je me prisse à murmurer faiblement : « D’autres amis se sont déjà envolés loin de moi ; vers le matin, lui aussi, il me quittera comme mes anciennes espérances déjà envolées. » L’oiseau dit alors : « Jamais plus ! »

Tressaillant au bruit de cette réponse jetée avec tant d’à-propos : Sans doute, – dis-je, – ce qu’il prononce est tout son bagage de savoir, qu’il a pris chez quelque maître infortuné que le Malheur impitoyable a poursuivi ardemment, sans répit, jusqu’à ce que ses chansons n’eussent plus qu’un seul refrain, jusqu’à ce que le De profundis de son Espérance eût pris ce mélancolique refrain : « Jamais – jamais plus ! »

Mais le corbeau induisant encore toute ma triste âme à sourire, je roulai tout de suite un siège à coussins en face de l’oiseau et du buste et de la porte ; alors, m’enfonçant dans le velours, je m’appliquai à enchaîner les idées aux idées, cherchant ce que cet augural oiseau des anciens jours, ce que ce triste, disgracieux, sinistre, maigre et augural oiseau des anciens jours voulait faire entendre en croassant son – Jamais plus !

Je me tenais ainsi, rêvant, conjecturant, mais n’adressant plus une syllabe à l’oiseau, dont les yeux ardents me brûlaient maintenant jusqu’au fond du cœur : je cherchai à deviner cela, et plus encore, ma tête reposant à l’aise sur le velours du coussin que caressait la lumière de la lampe, ce velours violet caressé par la lumière de la lampe que sa tête, à Elle, ne pressera plus, – ah ! jamais plus !

Alors, il me sembla que l’air s’épaississait, parfumé par un encensoir invisible que balançaient les séraphins dont les pas frôlaient le tapis de ma chambre. « Infortuné ! – m’écriai-je, – ton Dieu t’a donné par ses anges, il t’a envoyé du répit, du répit et du népenthès dans tes ressouvenirs de Lénore ! Bois, oh ! bois ce bon népenthès, et oublie cette Lénore perdue ! » Le corbeau dit : «Jamais plus ! »

« Prophète ! – dis-je, – être de malheur ! oiseau ou démon ! mais toujours prophète ! que tu sois un envoyé du Tentateur, ou que la tempête t’ait simplement échoué, naufragé, mais encore intrépide, sur cette terre déserte, ensorcelée, dans ce logis par l’Horreur hanté, – dis-moi sincèrement, je t’en supplie, existe-t-il, existe-t-il ici un baume de Judée ? Dis, dis, je t’en supplie ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Prophète ! – dis-je, – être de malheur ! oiseau ou démon ! toujours prophète ! par ce ciel tendu sur nos têtes, par ce Dieu que tous deux nous adorons, dis à cette âme chargée de douleur si, dans le Paradis lointain, elle pourra embrasser une fille sainte que les anges nomment Lénore, embrasser une précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore. » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Que cette parole soit le signal de notre séparation, oiseau ou démon ! – hurlai-je en me redressant. – Rentre dans la tempête, retourne au rivage de la nuit plutonienne ; ne laisse pas ici une seule plume noire comme souvenir du mensonge que ton âme a proféré ; laisse ma solitude inviolée ; quitte ce buste au-dessus de ma porte ; arrache ton bec de mon cœur et précipite ton spectre loin de ma porte ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

Et le corbeau, immuable, est toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever, – jamais plus !




Edgar Allan Poe

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MessageSujet: Re: Textes autour des Animaux   5/5/2010, 14:58




Le Corbeau " Poème barbare"



Sérapion, abbé des onze monastères
D’Arsinoë, soumis aux trois règles austères,
Sous Valens, empereur des pays d’orient,
Un soir, se promenait, méditant et priant,
Silencieux, le long des bas arceaux du cloître.
Le soleil disparu laissait les ombres croître
Du sein des oasis et des sables déserts ;
Les astres s’éveillaient dans le bleu noir des airs ;
Et, si n’était, parfois, du fond des solitudes,
Quelques rugissements de lion, brefs et rudes,
Autour du monastère, en un repos complet,
Et dans le ciel, la nuit vaste se déroulait.

L’abbé Sérapion, d’un pas lent, sur les dalles,
Marchait, faisant sonner le cuir de ses sandales,
Anxieux de l’édit impérial, lequel
Était une épouvante aux serviteurs du ciel,
Ordonnant d’enrôler, par légions subites,
Pour la guerre des goths, cent mille cénobites.
Car, en ce temps-là, ceux qui, dans le monde épars,
Cherchaient l’oubli du siècle en Dieu, de toutes parts,
En haute et basse Égypte, abondaient, vieux et jeunes,
Afin d’être sauvés par prières et jeûnes.
Et c’est pourquoi l’édit signé de l’empereur
Emplissait les couvents de trouble et de terreur ;
Et toute chair saignait sous de plus lourds cilices,
Pour désarmer Jésus touché par ces supplices.
Or l’abbé méditait sur cela, d’un esprit
Plein d’angoisse, et priait pour son troupeau proscrit,
Levant les bras au ciel et disant : - Dieu m’assiste ! -
Mais, comme il s’en allait, le front bas, l’âme triste,
Dans l’ombre des arceaux voici qu’il entendit
Brusquement une voix très rauque qui lui dit :
- Vénérable seigneur, soyez-moi pitoyable ! -
Et l’abbé se signa, croyant ouïr le diable,
Et ne vit rien, le cloître étant sombre d’ailleurs.
La voix sinistre dit : - J’ai vu des temps meilleurs ;
J’ai fait de beaux festins ! Et, par une loi dure,
Aujourd’hui c’est la faim sans trêve que j’endure ;
Or, mon pieux seigneur, n’en soyez étonné,
J’étais déjà très vieux quand Abraham est né.

- Au nom du roi Jésus, démon ou créature
Qui m’implores avec cette étrange imposture,
Qui que tu sois enfin qui me parles ainsi,
Viens ! Dit l’abbé. - Seigneur, dit l’autre, me voici. -
Et sur la balustrade, aussitôt, une forme
Devant Sérapion se laissa choir, énorme,
Un oiseau gauche et lourd, l’aile ouverte à demi,
Mais dont les yeux flambaient sous le cloître endormi.
L’abbé vit que c’était un corbeau d’une espèce
Géante. L’âge avait tordu la corne épaisse
Du bec, et, par endroits, le corps tout déplumé
D’une affreuse maigreur paraissait consumé.
Certes, la foi du moine était vive et robuste ;
Il savait que la grâce est le rempart du juste ;
Mais, n’ayant jamais eu de telle vision,
Il se sentit frémir en cette occasion.
Et les yeux de la bête éclairaient les ténèbres,
Tandis qu’elle agitait ses deux ailes funèbres.

Sérapion lui dit : - Si ton nom est Satan,
Démon, chien, réprouvé, je te maudis ! Va-t’en !
Par la vertu de christ, le rédempteur des âmes,
Je te chasse : retombe aux éternelles flammes ! -
Et, ce disant, il fit un grand signe de croix.
- Je ne suis point celui, saint abbé, que tu crois,
Dit l’oiseau noir, riant d’un sombre et mauvais rire ;
Ne dépense donc point le temps à me maudire.
Je suis né corbeau, maître, et tel que me voilà,
Mais il y a beaucoup de siècles de cela.
La famine me ronge, et je veux de ta grâce
Quelque peu de chair maigre à défaut de chair grasse.
Seigneur moine, en retour, je te dirai comment
J’apporte un sûr remède à ton secret tourment.

- Nous ne touchons jamais, selon nos saintes règles,
Aux pâtures des loups, des corbeaux et des aigles,
Dit l’abbé. Va rôder, si tu veux de la chair,
Sur les champs de bataille où moissonne l’enfer.
Ici, pour réparer ta faim et tes fatigues,
Tu n’aurais qu’un morceau de pain noir et des figues.
- Soit ! Dit le vieil oiseau, je ne suis point friand ;
Et toute nourriture est bonne au mendiant
Qu’un dur jeûne depuis trois siècles ronge et brûle.
- Suis-moi donc, dit l’abbé, jusques en ma cellule. -
Et l’autre, tout joyeux de l’invitation,
Par les noirs corridors suivit Sérapion.




Quand il eut dévoré pain dur et figues sèches,
Le corbeau secoua comme un faisceau de flèches
Les plumes de son dos maigre, et, fermant les yeux,
Parut mettre en oubli le moine soucieux.
Celui-ci, bras croisés sous sa robe grossière,
Regardait fixement la bête carnassière,
Et murmurait : - Jésus ! Dépistez, ô seigneur,
Les embûches du diable autour de mon honneur !
Saints anges ! Tout ceci n’est point chose ordinaire.
Que me veut cet oiseau mille fois centenaire ?
Nul vivant n’a reçu d’hôte plus singulier.
Abritez-moi, seigneur, sous votre bouclier ! -
Or, tandis que l’abbé méditait de la sorte,
Le corbeau tout à coup lui dit d’une voix forte :
- Je ne dors point, ainsi que vous l’avez pensé,
Vénérable rabbi ; je rêvais du passé,
Me demandant de quoi les âmes étaient faites.
J’ai connu, dans leur temps, tous les anciens prophètes
Qui, certes, l’ignoraient. - Parle sans blasphémer,
Dit le moine, ou l’enfer puisse te consumer !
Que t’importe, chair vile, inerte pourriture,
Qui rentreras bientôt dans l’aveugle nature
Avec l’argile et l’eau de la pluie et le vent,
Vaine ombre, indifférente aux yeux du Dieu vivant,
À toi qui n’es que fange avant d’être poussière,
Le royaume où les saints siègent dans la lumière ?
Le lion, le corbeau, l’aigle, l’âne et le chien,
Qu’est-ce que tout cela dans la mort, sinon rien ?

- Seigneur, dit le corbeau, vous parlez comme un homme
Sûr de se réveiller après le dernier somme ;
Mais j’ai vu force rois et des peuples entiers
Qui n’allaient point de vie à trépas volontiers.
À vrai dire, ils semblaient peu certains, à cette heure,
De sortir promptement de leur noire demeure.
En outre, sachez-le, j’en ai mangé beaucoup,
Et leur âme avec eux, maître, du même coup.
- Vil païen, dit l’abbé, quand la chair insensible
Est morte, l’âme au ciel ouvre une aile invisible.
De sa grâce, aussi bien, Dieu ne t’a point pourvu
Pour voir ce que les saints et les anges ont vu :
Les esprits, dans l’azur, comme autant de colombes,
Au soleil éternel tournoyant hors des tombes !
Et c’est la vérité. - Pour moi, dit le corbeau,
J’en doute fort, n’ayant point reçu ce flambeau.
Ainsi soit-il ! Pourtant, si la chose est notoire.
Mais vous plaît-il d’ouvrir l’oreille à mon histoire,
Seigneur, et de m’entendre en ma confession ?
J’ai, ce soir, grand besoin d’une absolution.
- J’écoute, dit le moine. Heureux qui s’humilie,
Car le vrai repentir nous lave et nous délie,
Et réjouit le cœur des anges dans les cieux !
- Je le prends de très haut, mon maître, étant très vieux :




En ce temps-là, seigneur abbé, l’eau solitaire
Avait noyé la race humaine avec la terre,
Et, par delà le faîte escaladé des monts,
Haussait jusques au ciel sa bave et ses limons.
Ce fut le dernier jour des rois et des empires
Antiques. S’ils étaient meilleurs, s’ils étaient pires
Que ceux-ci, je ne sais. Leurs vertus ou leurs torts
Importent peu d’ailleurs du moment qu’ils sont morts.
- Ils étaient fort pervers, dit le moine, et leur juge
Les noya justement dans les eaux du déluge.
C’était un monde impie, où, grâce au suborneur,
La femme séduisit les anges du seigneur.
- J’y consens, dit l’oiseau, ce n’est point mon affaire,
Et celui qui le fit n’avait qu’à le mieux faire.
Toujours est-il qu’il s’en était débarrassé.
Le monde ancien, seigneur, étant donc trépassé,
L’arche immense flottait depuis quarante aurores,
Et l’océan sans fin, heurtant ses flancs sonores,
Dans la brume des cieux y berçait lourdement
Tout ce qui survivait à l’engloutissement.
Et j’étais là, parmi les espèces sans nombre,
Et j’attendais mon heure, immobile dans l’ombre.
Un jour, ayant tari leur vaste réservoir,
Les torrents épuisés cessèrent de pleuvoir ;
Le soleil resplendit à l’orient de l’arche ;
L’abîme décrut : - Va ! Me dit le patriarche,
Et, si quelque montagne émerge au loin des mers,
Apprends-nous qu’Iahvèh pardonne à l’univers. -
Je pris mon vol, joyeux de fuir à tire-d’ailes,
Et j’allais effleurant les eaux universelles ;
Et depuis, je ne sais, n’étant point revenu,
Ce que le noir vaisseau de l’homme est devenu.
- Ce fut là, dit le moine, une action mauvaise.
- Seigneur, dit le corbeau, c’est que, ne vous déplaise,
Aimant à voyager dans ma jeune saison,
Je respirais bien mieux au grand air qu’en prison.

Je vis bientôt, rabbi, poindre des cimes vertes
Qui fumaient au soleil, d’algue épaisse couvertes ;
Et je m’y vins percher sur un grand cèdre noir,
D’où je pouvais planer dans l’espace et mieux voir.
Et j’attendis trois jours avec trois nuits entières.
Et le soleil encore épandit ses lumières,
Et je vis que la mer, reprenant son niveau,
Avait laissé renaître un univers nouveau,
Mais vide, tout souillé des écumes marines,
Et comme hérissé d’effroyables ruines.
Au bas de la montagne où j’étais arrêté,
Dormait dans la vapeur une énorme cité
Aux murs de terre rouge étagés en terrasses
Et bâtis par le bras puissant des vieilles races.
Écroulés sous le faix des flots démesurés,
Ces murs avaient heurté ces palais effondrés
Où les varechs visqueux, emplis de coquillages,
Pendant le long des toits comme de noirs feuillages,
Au travers des plafonds tombaient par blocs confus,
Enlacés en spirale épaisse autour des fûts,
Et faisant des manteaux de limons et de fanges
Aux cadavres géants des rois, enfants des anges.
Et j’en vis deux, seigneur abbé, debout encor
Sur un trône, et liés avec des chaînes d’or :
Un homme au front superbe, à la haute stature,
Qui, de ses bras nerveux, comme d’une ceinture,
Pressait contre son sein une femme aux grands yeux
Qui semblait contempler son amant glorieux ;
Et je lus sur sa bouche entr’ouverte et glacée
Le bonheur de mourir par ces bras enlacée.
Lui, le cou ferme et droit, dompté, mais non vaincu,
Et sans peur dans la mort comme il avait vécu,
Avait tout préservé de ce commun naufrage,
Sa beauté, son orgueil, sa force et son courage.
Autour de la cité muette un lac gisait
Où le soleil sinistre avec horreur luisait,
Gouffre de vase, plein de colossales bêtes
Inertes et montrant leurs ventres ou leurs têtes.
Ours, énormes lézards, immenses éléphants,
À demi submergés par ces flots étouffants,
Grands aigles fatigués de planer dans les nues
Et de ne plus trouver les montagnes connues,
Taureaux ouvrant encor leurs convulsifs naseaux,
Léviathans surpris par la fuite des eaux,
Tous les vieux habitants de la terre féconde
Avec l’homme gonflaient au loin la boue immonde ;
Et de chaudes vapeurs s’épandaient dans les vents.
Or, sachant que les morts sont pâture aux vivants,
Je vécus là, seigneur abbé, beaucoup d’années,
Très joyeux, bénissant les bonnes destinées
Et l’abondant travail de la mer ; car enfin,
Homme ou corbeau, manger est doux quand on a faim.




Depuis bien des soleils, dans cette solitude,
Je coulais des jours pleins de molle quiétude,
Quand un soir, du sommet de l’arbre accoutumé,
Je vis, vers l’orient brusquement enflammé,
Au sein d’un tourbillon de splendeurs inconnues,
Un fantôme puissant qui venait par les nues.
Ses ailes battaient l’air immense autour de lui ;
Ses cheveux flamboyaient dans le ciel ébloui ;
Et, les bras étendus, d’une haleine profonde
Il chassait les vapeurs qui pesaient sur le monde.
Aux limpides clartés de ses regards d’azur,
L’eau vive étincelait dans le marais impur
Ombragé de roseaux, rougi de fleurs soudaines ;
Les monts brûlaient, bûchers des dépouilles humaines ;
Et, jaillissant des rocs où leur germe était clos,
Les fleuves nourriciers multipliaient leurs flots,
Épanchant leur fraîcheur aux arides vallées
Toutes chaudes encor des écumes salées.
Et l’espace tourna dans mes yeux, saint abbé !
Et, comme un mort, au pied du cèdre je tombai.

Qui sait combien dura ce long sommeil sans trêve ?
Mais qu’est-ce que le temps, sinon l’ombre d’un rêve ?
Quand je me réveillai, quelques siècles après,
Ce fut sous l’ombre noire et sans fin des forêts.
Tout avait disparu : la ville aux blocs superbes
S’était disséminée en poudre sous les herbes ;
Et comme je planais sur les feuillages verts,
Je vis que l’homme avait reconquis l’univers.
J’entendis des clameurs féroces et sauvages
De tous les horizons rouler par les nuages ;
Et, du nord au midi, de l’est à l’occident,
Ivres de leur fureur, œil pour œil, dent pour dent,
Avec l’âpre sanglot des étreintes mortelles,
Jours et nuits, se heurtaient les nations nouvelles.
Les traits sifflaient au loin, les masses aux nuds durs
Brisaient les fronts guerriers ainsi que des fruits mûrs ;
Les femmes, les vieillards sanglants dans la poussière,
Et les petits enfants écrasés sur la pierre
Attestaient que les flots du déluge récent
Avaient purifié le monde renaissant !
Ah ! Ah ! Les blêmes chairs des races égorgées,
De corbeaux, de vautours et d’aigles assiégées,
Exhalaient leurs parfums dans le ciel radieux
Comme un grand holocauste offert aux nouveaux dieux !
- Ne t’en réjouis pas, rebut de la géhenne !
Dit le moine. Aveuglé par l’envie et la haine,
Tu n’as pu voir, maudit, dans l’univers ancien,
Que les œuvres du mal et non celles du bien,
Et tu ne regardais, ô bête inexorable,
La pauvre humanité que par les yeux du diable !
- Hélas ! Je crois, seigneur, en y réfléchissant,
Que l’homme a toujours eu soif de son propre sang,
Comme moi le désir de sa chair vive ou morte.
C’est un goût naturel qui tous deux nous emporte
Vers l’accomplissement de notre double vu.
Le diable n’y peut rien, maître, non plus que Dieu ;
Et j’estime aussi peu, sans haine et sans envie,
Les choses de la mort que celles de la vie.
Dans sa sincérité, voilà mon sentiment,
Et si j’ai ri, c’était, seigneur, innocemment.
- Roi des anges, seigneur Jésus, mon divin maître !
Dit le moine, liez la langue de ce traître !
Aussi bien il blasphème et raille sans merci.
- Pieux abbé, ne vous irritez point ainsi :
Songez que n’étant rien qu’un peu de chair sans âme,
Je ne puis mériter ni louange, ni blâme ;
Et que, si je me tais, vous conduirez demain
Cent mille moines, casque en tête et pique en main.
Ce seront de fort beaux guerriers dans la bataille,
Qui verseront un sang bénit à chaque entaille,
Et, morts, s’envoleront sans tarder droit au ciel ;
Car, selon vous, rabbi, c’est là l’essentiel.
- Va ! Dit Sérapion, Dieu sans doute commande,
Pour expier mes lourds péchés, que je t’entende.
Parle donc, et poursuis sans plus argumenter,
Car le temps du salut se perd à t’écouter.




- Maître, les jours passaient ; et j’avançais en âge,
Ivre du sang versé sur les champs de carnage,
Toujours robuste et fort comme au siècle lointain
Où sur les sombres eaux resplendit le matin.
Et les hommes croissaient, vivaient, mouraient, semblables
À des rêves, amas de choses périssables
Que le vent éternel des impassibles cieux
Balayait dans l’oubli morne et silencieux ;
Et les forêts germaient, et rentraient dans la boue
Leurs troncs écartelés où la foudre se joue,
Ne laissant que le sable aride et le rocher
Où je vis la rosée et l’ombre s’épancher.
Les cités, de porphyre et de ciment bâties,
S’écroulaient sous mes yeux, pour jamais englouties ;
Les tempêtes vannaient leur poussière, et la nuit
Du néant étouffait le vain nom qui les suit,
Avec le souvenir de leurs langues antiques
Et le sens disparu des pages granitiques.
Enfin, seigneur abbé, germe mystérieux
De siècle en siècle éclos, j’ai vu naître des dieux,
Et j’en ai vu mourir ! Les mers, les monts, les plaines
En versaient par milliers aux visions humaines ;
Ils se multipliaient dans la flamme et dans l’air,
Les uns armés du glaive et d’autres de l’éclair,
Jeunes et vieux, cruels, indulgents, beaux, horribles,
Faits de marbre ou d’ivoire, et tantôt invisibles,
Adorés et haïs, et sûrs d’être immortels !
Et voici que le temps ébranlait leurs autels,
Que la haine grondait au milieu de leurs fêtes,
Que le monde en révolte égorgeait leurs prophètes,
Que le rire insulteur, plus amer que la mort,
Vers l’abîme commun précipitait leur sort ;
Et qu’ils tombaient, honnis, survivant à leur gloire,
Dieux déchus, dans la fosse irrévocable et noire ;
Et d’autres renaissaient de leur cendre, et toujours
Hommes et dieux roulaient dans le torrent des jours.

Moi, je vivais, voyant ce tourbillon d’images
Se dissiper au vent de mes ailes sauvages.
Calme, heureux, sans regrets, et ne reconnaissant
Ces spectres qu’a l’odeur de la chair et du sang.
Je vivais ! Tout mourait par les cieux et les mondes ;
Je vivais, promenant mes courses vagabondes
Des cimes du Caucase aux cèdres du Carmel,
De l’univers mobile habitant éternel,
Et du banquet immense immuable convive,
Me disant : si tout meurt, c’est afin que je vive !
Et je vivais ! Ah ! Ah ! Seigneur Sérapion,
En ces beaux siècles, sauf votre permission,
Si pleins d’écroulements et de clameurs de guerre,
Dans ma félicité je ne prévoyais guère
Qu’il viendrait un jour sombre où le mauvais destin
Me frapperait au seuil de mon meilleur festin,
Et que je traînerais, plus de trois cents années,
Au sentier de la faim mes ailes décharnées.
Maudit soit ce jour-là parmi les jours passés
Et futurs, où m’ont pris ces désirs insensés !
Maudit soit-il, de l’aube au soir, dans sa lumière
Et son ombre, dans sa chaleur et sa poussière,
Et dans tous les vivants qui virent son éveil
Et le lugubre éclat de son morne soleil
Et sa fin ! Oui, maudit soit-il, et qu’il n’en reste
Qu’un souvenir plus sombre encore et plus funeste,
Qui soit, ainsi que lui, septante fois maudit ! -

Le corbeau, hérissant ses plumes, ayant dit
Cet anathème avec beaucoup de violence,
Garda quelques instants un sinistre silence,
Comme accablé d’un lourd désespoir et d’effroi.
- Donc, le bras du très-haut s’est abattu sur toi,
Dit le moine, et vengeant d’innombrables victimes,
Corbeau hideux, il t’a flagellé de tes crimes ?
- Rabbi, dit le corbeau, n’est-il point d’équité
De ne punir jamais qu’un dessein médité,
L’intention mauvaise, et non le fait unique ?
Certes, mon châtiment fut une chose inique,
Car je ne savais point, maître, et j’obéissais
À ma nature, sans colère et sans excès.
- Qu’as-tu fait ? Dit le moine. Achève ? La nuit passe
Et les astres déjà s’inclinent dans l’espace.
- Seigneur, dit l’oiseau noir agité de terreur,
Ceci m’advint du temps de Tibère, empereur.
Un jour que je cherchais ma proie accoutumée
En planant au-dessus des villes d’Idumée,
Un grand vent m’emporta. C’était un vendredi,
Autant qu’il m’en souvienne, et dans l’après-midi.
Et je vis trois gibets sur la colline haute,
Et trois suppliciés qui pendaient côte à côte.
- Miséricorde ! Dit le moine tout en pleurs,
C’était le roi Jésus entre les deux voleurs !
- Cette colline, dit l’oiseau, très âpre et nue,
Silencieusement se dressait dans la nue.
Un nuage rougi par le soleil couchant,
Immobile dans l’air poudreux et desséchant,
Pesait de tout son poids sur ce morne ossuaire,
Comme sur un sépulcre un granit mortuaire.
Et la hauteur était déserte autour des croix
Où deux des condamnés hurlaient à pleines voix
Par un râle plus sourd souvent interrompues,
Et se tordaient, ayant les deux cuisses rompues.
Mais le troisième, maître, une ouverture au flanc,
Attaché par trois clous à son gibet sanglant,
Ceint de ronces, meurtri par les coups de lanières,
Reposait au sortir des angoisses dernières,
Allongeant ses bras morts et ployant les genoux.
Il était jeune et beau, sa tête aux cheveux roux
Dormait paisiblement sur l’épaule inclinée ;
Et, d’un mystérieux sourire illuminée,
Sans regrets, sans orgueil, sans trouble et sans effort,
Semblait se réjouir dans l’opprobre et la mort.
Certes, de quelque nom que la terre le nomme,
Celui-là n’était point uniquement un homme,
Car de sa chevelure et de toute sa chair
Rayonnait un feu doux, disséminé dans l’air,
Et qui baignait parfois des lueurs de l’opale
Ce cadavre si beau, si muet et si pâle.
Et je le contemplais, n’ayant rien vu de tel
Parmi les rois au trône et les dieux sur l’autel.
- Ô Jésus ! Dit l’abbé, levant ses mains unies,
Ô source et réservoir des grâces infinies,
Verbe de Dieu, vrai Dieu, vrai soleil du vrai ciel,
Vrai rédempteur, qui bus l’hysope avec le fiel,
Et qui voulus, du sang de tes chères blessures,
De l’antique péché laver les flétrissures,
Ô christ, c’était toi ! Christ ! C’était ton corps sacré,
Pain des anges, par qui tout sera réparé,
Ton corps, seigneur, substance et nourriture vraies,
Avec l’intarissable eau vive de tes plaies !
C’était ta chair, ô roi Jésus ! Qui pendait là,
Sur ce bois devant qui l’univers chancela,
Sur cet arbre que Dieu de sa rosée inonde,
Et dont le fruit vivant est le salut du monde !
Mon seigneur ! Par ce prix que nous t’avons coûté,
Gloire au plus haut des cieux et dans l’éternité
Des temps, où pour jamais ta grâce nous convie,
Gloire à toi, Christ-Jésus, force, lumière et vie !

- Amen ! Dit le corbeau. Rabbi, vous parlez bien ;
Mais de ceci, pour mon malheur, ne sachant rien,
Je pris très follement mon vol pour satisfaire
Ma faim, comme j’avais coutume de le faire.
- Maudit ! Cria l’abbé, les cheveux hérissés
D’épouvante, d’horreur et de colère ; assez !
Saints anges ! As-tu donc, ô bête sacrilège,
Osé toucher la chair trois fois sainte ? Puissé-je
Expier, par mes pleurs et par mon sang, ce fait
D’avoir ouï parler, Jésus, d’un tel forfait !
Ce vil mangeur des morts, sur la croix éternelle
Poser sa griffe immonde et refermer son aile !
Ô profanation horrible ! Seigneur Dieu !
L’inextinguible enfer a-t-il assez de feu
Pour brûler ce corbeau monstrueux et vorace ?
- Maître, dit l’oiseau noir, apaisez-vous, de grâce !
Et daignez m’écouter, s’il vous plaît, jusqu’au bout.
Je volai vers la croix ; mais, hélas ! Ce fut tout.
Un spectre éblouissant, pareil à ce grand ange
Qui du monde jadis purifiait la fange,
Et dont l’éclat me fit tomber inanimé,
Abrita le dieu mort de son bras enflammé ;
Et comme je gisais sur la pierre brûlante,
Je l’entendis parler d’une voix grave et lente.
Et cette voix toujours m’enveloppe, ô rabbi :
- Puisque l’agneau divin désormais a subi,
Plus amers que le fiel et la mort elle-même,
Et l’ineffable outrage et l’opprobre suprême
D’exciter ton désir en horreur au tombeau ;
Puisque tout est fini par ton œuvre, corbeau !
Tu ne mangeras plus, ô bête inassouvie,
Qu’après trois cent soixante et dix-sept ans de vie. -
Et son souffle me prit, comme un grand tourbillon
Fait d’une feuille morte au revers du sillon,
Et me jeta, le corps sanglant, l’aile meurtrie,
Du morne Golgotha par delà Samarie.
- Cet ange, dit le moine, était assurément,
En ceci, beaucoup moins sévère que clément.




- C’est un supplice étrange et sans nom que de vivre
De ce qui fait mourir ! Quand la faim vous enivre
Et vous mord, furieuse, au ventre, que de voir
Quelque festin royal où l’on ne peut s’asseoir,
Et d’errer sans repos entre mille pâtures,
Pour y multiplier sans trêve ses tortures !
Depuis ce jour fatal, mon maître, j’ai jeûné ;
J’ai vainement mordu de mon bec acharné
L’homme sur la poussière et le fruit mûr sur l’arbre ;
L’un devenait de roc et l’autre était de marbre ;
Et, toujours consumé d’angoisse et de désir,
Convoitant une proie impossible à saisir,
Portant de ciel en ciel ma faim inexorable,
J’ai vécu, maigre, vieux, haletant, misérable !
Ce fut là mon supplice, et, certe, immérité.
- Le châtiment fut bon, dit le moine irrité.
Repens-toi, sans nier ton infaillible juge.
Quoi ! N’as-tu point, depuis l’universel déluge,
Dans ta faim effroyable à tant d’hommes gisants,
Assez mangé, corbeau, pour jeûner trois cents ans ?
- On ne se défait point d’une vieille habitude
Sans que l’épreuve, dit le corbeau, ne soit rude ;
Et si vous ne mangiez de sept jours seulement
Vous verriez ce que vaut votre raisonnement,
Eussiez-vous, subissant vos brèves destinées,
Dévoré le festin de mes trois mille années !
Or voici, grâce à vous, seigneur Sérapion,
Que j’ai fini le temps de l’expiation.
Votre pain était dur, vos figues étaient sèches,
Mais, hier, le Danube était plein de chairs fraîches,
Et portait à la mer, en un lit de roseaux,
Les romains égorgés qui rougissaient les eaux.
Vivez, rabbi, dans la prière et le silence :
Un roi goth a cloué l’édit d’un coup de lance
Droit au cœur de Valens, et César est fait Dieu.
Absolvez-moi, seigneur, que je vous dise adieu !
J’ai hâte de revoir le vieux fleuve et ses hôtes.
Vous m’avez écouté, vous connaissez mes fautes ;
Absolvez-moi, mon maître, afin que sans retard
De ce festin guerrier je réclame ma part,
Et m’abreuve du sang des braves, et renaisse
Aussi robuste et fier qu’aux jours de ma jeunesse !
- Seigneur Dieu, qui régnez dans les hauteurs du ciel,
Donnez-lui, dit l’abbé, le repos éternel ! -

Le Corbeau battit l’air de ses ailes étiques,
Et tomba mort le long des dalles monastiques.

Leconte de Lisle


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MessageSujet: Re: Textes autour des Animaux   6/5/2010, 00:33

Liberté


De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages ?
De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages,
Aux sources, à l'aurore, à la nuée, aux vents ?
De quel droit volez-vous la vie à ces vivants ?

Homme, crois-tu que Dieu, ce père, fasse naître
L'aile pour l'accrocher au clou de ta fenêtre ?
Ne peux-tu vivre heureux et content sans cela ?
Qu'est-ce qu'ils ont donc fait tous ces innocents-là

Pour être au bagne avec leur nid et leur femelle ?
Qui sait comment leur sort à notre sort se mêle?
Qui sait si le verdier qu'on dérobe aux rameaux,
Qui sait si le malheur qu'on fait aux animaux

Et si la servitude inutile des bêtes
Ne se résolvent pas en Nérons sur nos têtes ?
Qui sait si le carcan ne sort pas des licous ?
Oh! de nos actions qui sait les contre-coups,

Et quels noirs croisements ont au fond du mystère
Tant de choses qu'on fait en riant sur la terre ?
Quand vous cadenassez sous un réseau de fer
Tous ces buveurs d'azur faits pour s'enivrer d'air,

Tous ces nageurs charmants de la lumière bleue,
Chardonneret, pinson, moineau franc, hochequeue,
Croyez-vous que le bec sanglant des passereaux
Ne touche pas à l'homme en heurtant ces barreaux ?

Prenez garde à la sombre équité. Prenez garde !
Partout où pleure et crie un captif, Dieu regarde.
Ne comprenez-vous pas que vous êtes méchants ?
À tous ces enfermés donnez la clef des champs !


Aux champs les rossignols, aux champs les hirondelles ;
Les âmes expieront tout ce qu'on fait aux ailes.
La balance invisible a deux plateaux obscurs.
Prenez garde aux cachots dont vous ornez vos murs !

Du treillage aux fils d'or naissent les noires grilles ;
La volière sinistre est mère des bastilles.
Respect aux doux passants des airs, des prés, des eaux
Toute la liberté qu'on prend à des oiseaux

Le destin juste et dur la reprend à des hommes.
Nous avons des tyrans parce que nous en sommes.
Tu veux être libre, homme ? et de quel droit, ayant
Chez toi le détenu, ce témoin effrayant ?

Ce qu'on croit sans défense est défendu par l'ombre.
Toute l'immensité sur ce pauvre oiseau sombre
Se penche, et te dévoue à l'expiation.
Je t'admire, oppresseur, criant: oppression !

Le sort te tient pendant que ta démence brave
Ce forçat qui sur toi jette une ombre d'esclave
Et la cage qui pend au seuil de ta maison
Vit, chante, et fait sortir de terre la prison.
Victor HUGO
(La Légende des Siècles)

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MessageSujet: La chasse a l'enfant    11/7/2011, 12:39






LA CHASSE A L’ENFANT




Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Au-dessus de l’île on voit des oiseaux
Tout autour de l’île il y a de l’eau

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Qu’est-ce que c’est que ces hurlements

Bandit ! Voyou ! Voyou ! Chenapan !

C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant

Il avait dit j’en ai assez de la maison de redressement
Et les gardiens à coup de clefs lui avaient brisé les dents
Et puis ils l’avaient laissé étendu sur le ciment

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Maintenant il s’est sauvé
Et comme une bête traquée
Il galope dans la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant

Pourchasser l’enfant, pas besoin de permis
Tous le braves gens s’y sont mis
Qu’est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C’est un enfant qui s’enfuit
On tire sur lui à coups de fusil

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Tous ces messieurs sur le rivage
Sont bredouilles et verts de rage

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent !

Au-dessus de l’île on voit des oiseaux
Tout autour de l’île il y a de l’eau.

Jacques Prévert

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